Isabel et Jean Godin des Odonais

L’incroyable aventure

À gauche : buste d’Isabel à Saint-Amand-Montrond – À droite : buste de Jean situé dans l’allée des savants à La Mitad del Mundo en Equateur

L’expédition de La Condamine

Tout commence lorsque par une belle matinée de mai 1735, une flûte Royale, le «Portefaix» quitte le port de La Rochelle. Elle transporte une troupe peu ordinaire : quatre membres de l’Académie des sciences de Paris, les mathématiciens et astronomes Pierre Bouguer et Louis Godin, le géographe Charles-Marie De La Condamine (photo), auxquels il faut ajouter un horloger, un chirurgien, un technicien et deux aides, dont le Saint-Amandois Jean Baptiste Godin des Odonnais.

Une mission française

Après bien des péripéties, tout le monde arrive dans le port de Manta au Pérou, le 10 mars 1736, mais n’aborde Quito, le terme du voyage, que le 22 mai ! Cette mission française, a pour but la mesure de l’équateur terrestre et des trois premiers degrés du méridien, afin de déterminer la forme exacte de notre planète. En effet un anglais, Newton, affirmait que la terre est une sphère aplatie aux pôles, alors que les géographes français au contraire concluaient que la terre ne pouvait être qu’allongée vers les pôles.

L’Académie des sciences

L’Académie des sciences se passionne pour ce problème et veut aboutir à un résultat concluant. L’idée elle-même plaît au roi.
Mais le projet n’est réalisable que si l’on organise deux expéditions, l’une au pôle et l’autre à l’Équateur, qui prendraient chacune des mesures, dont seule la confrontation permettrait de se faire une idée de la forme et de la taille de la planète. Cette mission en Équateur durera pratiquement huit ans.

Louis Godin

Louis Godin

La famille Godin est une vieille famille de Saint-Amand. Jean Baptiste Godin des Odonais grandit au milieu des siens. Il ne fait pas d’études très complètes. Il s’adonne surtout à la littérature.
A 18 ans, constatant l’insuffisance de son bagage scientifique et voulant acquérir de nouvelles connaissances, il rejoint à Paris son cousin germain l’astronome Louis Godin, devenu membre de l’Académie des sciences en 1725. Le jeune homme espère que Louis l’épaulera. Cette prévision est confirmée. Par ordre de Louis XV, une mission doit partir en Équateur. Louis Godin est nommé chef de cette expédition et il y fait admettre son cousin. Jean Baptiste Godin des Odonais est spirituel, hardi et entreprenant selon les académiciens.

En arrivant en Équateur, J.B. Godin des Odonais s’aperçoit que la vie dans ce pays peut lui offrir des possibilités qu’il ne trouverait jamais en France. Il décide alors de faire sa vie en Équateur et cherche un prétexte valable pour y rester.

La rencontre avec Isabel

J.B. Godin des Odonais est conscient du succès des Français auprès des femmes équatoriennes. Pour tout dire, il cherche à se marier.
A l’occasion d’une soirée, il rencontre une jeune femme, Isabel y Casamayor, fille d’Emmanuel de Grandmaison y Bruno, un général espagnol d’ascendance française, devenu au Pérou Corregidor d’Otavalo et marié à une péruvienne de fortune colossale née à Guayaquil. En un mot, Isabel est belle, très belle. Jean tombe immédiatement sous son charme.
Finalement, il réussit à obtenir sa main et le mariage de Jean et Isabel est célébré le 27 décembre 1741 à Riobamba.

La vie à Riobamba

A Riobamba, les nouveaux époux savourent les instants de leur jeune bonheur. Mais à 28 ans, Jean emporté par son esprit aventureux, ne se satisfait pas d’une vie paisible et se lance dans des entreprises audacieuses mais sans issue et la dot disparaît vite.
La situation du ménage devient de plus en plus précaire et Isabel en est réduite à vendre ses bijoux.
Une petite fille voit le jour deux ans après le mariage, alors qu’Isabel allait avoir 16 ans et aurait voulu que son enfant soit plus grand pour partir en France… L’enfant meurt quelques mois après la naissance.
L’année suivante, Isabel accouche d’un garçon qui ne vit que quelques jours. Épuisée, elle se remet très lentement.
Alors qu’elle va avoir 18 ans, une nouvelle grossesse rend brusquement force et vitalité à la jeune femme. Isabel souhaiterait que l’enfant voit le jour en France, mais à l’approche de l’hiver Jean craint les dangers qu’aurait à affronter Isabel lors d’un si périlleux voyage et trouve plus sage d’attendre la naissance de l’enfant.

Le voyage de Jean à Cayenne

Vers la fin de 1748, Jean Godin décide de partir. Son père meurt à Saint-Amand, il veut « mettre ordre dans les affaires de famille ». Il laisse son épouse enceinte de six mois et va seul jusqu’à Cayenne, où il prépare le voyage d’Isabel.
De Riobamba, il suit le même chemin que La Condamine et sans trop d’encombre, il atteint Para. De là, il se met immédiatement en correspondance avec la France. Il demande au ministère de la marine de lui procurer les passeports du gouvernement portugais indispensables à la sécurité d’Isabel. Arrivé à Cayenne trois mois après son départ de Riobamba, il écrit à son épouse pour lui dire qu’il n’a pratiquement rencontré aucune difficulté dans son voyage et qu’il l’attend avec impatience.
Les semaines, les mois, les années passent.
A Cayenne, Jean est dénué de tout. Il doit pourvoir à ses besoins personnels. Connaissant bien la langue inca, il met au point une grammaire, s’occupe de la mise en culture de la région et se fait apprécier par son travail et son initiative. Et pendant dix-huit ans, il attend sa femme…
Mais en 1767, son destin change de visage. Sa fille de 16 ans meurt à Riobamba lors d’une épidémie de petite vérole.
Le voyage d’Isabel dans la forêt amazonienne
En 1769, Isabel apprend qu’un bateau a été envoyé pour la ramener près de son mari. Elle décide de partir.
Isabel est accompagnée par ses deux frères, son neveu et trois domestiques. Au dernier moment, un nommé Rivals, soi-disant médecin, insiste pour faire partie de l’expédition.
Le voyage commence à peine que l’horreur fond sur le groupe. Les porteurs entendent parler de variole et ils s’enfuient avec le guide. Le groupe ainsi abandonné navigue sur l’Amazone sans aucune notion de navigation. Le bateau prend l’eau. Il faut construire un radeau de fortune.
Au bout d’une vingtaine de jours, Isabel et les siens chavirent perdant vivres et eau douce. La troupe s’engage alors dans la forêt amazonienne et là, la faim, la soif et l’épuisement les font tomber les uns après les autres. Isabel se retrouve seule entourée de cadavres. Les terribles morsures des fourmis éveillent en elle un reste de vie. Elle est seule dans cette immensité sauvage perdue au milieu des bêtes féroces et des reptiles.
Et pourtant, elle espère. Ses pieds sont nus et déchirés, ses mains couvertes de plaies. Pour tout vêtement, elle n’a qu’un lambeau de robe de soie. Il ne lui reste q’une chaîne en or qui pend à son cou. La prière reste son seul réconfort. Elle se traîne au hasard, tombant à chaque pas, se faisant de nouvelles blessures. A chaque fois elle souffre un peu plus, la faim et la soif épuisent ses dernières forces.
Mais, miracle ! Voici un filet d’eau au milieu de cette nature luxuriante. Elle a la force de s’agenouiller. L’héroïque voyageuse peut se désaltérer et laver ses blessures. Elle se sent renaître. Elle peut maintenant surmonter la peur de la mort, de la solitude et de la nuit. Pendant plus d’une semaine, elle erre à demi consciente, se nourrissant d’œufs et de fruits. Elle espère toujours. Elle marche, elle marche dans cette nature hostile. Elle se traîne et se retrouve sur les bords de la rivière Bobonasa. Un nouvel espoir naît. Elle voit apparaître deux indiens en canot. Ne perdant pas de vue le but de son voyage, elle supplie les deux hommes de la conduire à Andoas.
Isabel se trouve dans un grand état de grande déchéance physique. Sa chevelure est devenue toute blanche. Ils la soignent et l’emmènent jusqu’à une mission.
Et c’est en juillet 1770, sur ce fleuve qui les a séparés pendant si longtemps, que les deux époux se retrouvent pour ne plus se séparer. Les héros de cette dramatique aventure se rendent enfin à Cayenne pour organiser leur départ pour la France. Ils ne s’embarquent que le 21 avril 1773 et arrivent à la Rochelle le 26 Juin 1773.

Isabel et Jean à Saint-Amand-Montrond

Maison familiale de la rue de l’Hôtel Dieu

C’est la maison familiale de la rue de l’Hôtel Dieu, à Saint-Amand, qui reçoit Jean et Isabel Godin des Odonais. A Saint-Amand, Jean s’occupe principalement de la gestion des terres des Odonais et de celles des Epourneaux, acquises par son père pendant son absence. Mais ne cessant de tourner ses regards vers la Guyane, il donne certains conseils au Ministère intéressé concernant le transport du bétail vers la Guyane et les échanges possibles avec la colonie portugaise. Il travaille à la rédaction d’une grammaire quichua-français, mais ces ouvrages ne seront jamais édités. Quant à Isabel, elle vit avec ses souvenirs. Son mélancolique sourire cause une impression étrange. Nul ne l’approche sans être pénétré d’un sentiment de respect et d’admiration pour son héroïque courage. Le 1er mars 1792, Jean Baptiste Godin des Odonais, âgé de 79 ans, meurt dans sa maison de la rue de l’Hôtel Dieu à Saint-Amand-Montrond. Isabel décède 6 mois plus tard, le 28 septembre 1792.